Éditorial du Mois

Un nouvel équilibre mondial

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Disons-le bien nettement; les folies actuelles des uns et des autres nous inquiètent mais ne nous intéressent que médiocrement. Il faut s’en préoccuper parce que la recherche du bien commun est un devoir commun : mais faire de ces sottises (de quelque bord qu’il s’agisse) les raisons suffisantes pour de nouvelles règles de conduite, voilà qui parait bien présomptueux… Le premier équilibre de l’humanité résidait dans Adam et Eve, « créés à l’image de Dieu » (Gn 1, 27). Arriva le déséquilibre du péché, par lequel tout ce qui nous fait homme (corps, cœur, intelligence, âme et esprit) fut faussé. 

                               C’est seulement la sainte nuit de Pâques qui instaura de nouveau l’équilibre entre Dieu et l’homme, un équilibre pour toute l’humanité : un nouvel équilibre mondial qui perdurera jusques dans l’éternité malgré toutes les tentatives des faussaires et des pleutres.

                               « Le paganisme avait été comme une colonne de marbre, maintenue debout parce que symétrique en ses proportions. Le christianisme était l’immense rocher déchiqueté et romanesque. Oscillant sur son piédestal au plus léger heurt, il trône là depuis plus de mille ans parce que ses aspérités énormes s’équilibrent parfaitement. Dans une cathédrale gothique les colonnes sont toutes différentes, mais elles sont toutes nécessaires. Chaque support semble être un support accidentel et fantastique ; chaque pilier est un pilier d’arc-boutant. Ainsi dans la chrétienté, des accidents apparents s’équilibraient. Becket portait un cilice sous ses parures de pourpre et d’or. Étrange association ! Becket avait le bénéfice du cilice tandis que le peuple avait le bénéfice de la pourpre et de l’or.

                               Ce qui, pour tous les critiques modernes, est inexplicable dans l’histoire du christianisme, ce sont les guerres monstrueuses à propos de points mineurs de la théologie, les séismes émotionnels provoqués par un geste ou une parole. Ce n’était que l’affaire d’un millimètre, mais un millimètre est tout quand vous tenez en équilibre. L’Église ne pouvait sur certains points se permettre de dévier d’un cheveu si elle voulait poursuivre son expérience hardie d’équilibre instable. Qu’elle laissât une seule fois une idée perdre de sa force, une autre idée en eût pris beaucoup trop. Le berger chrétien ne conduisait pas un troupeau de moutons mais un troupeau de taureaux et de tigres, d’idéals terribles et de doctrines dévorantes, chacun assez fort pour se muer en fausse religion et dévaster le monde.

                               Il suffira ici de faire remarquer qu’une petite erreur de doctrine eût creusé des brèches énormes dans le bonheur humain. Une phrase mal formulée sur la nature du symbolisme eût brisé les plus belles statues de l’Europe. Un lapsus dans les définitions pouvait arrêter toutes les danses, dessécher tous les sapins de Noël ou briser tous les œufs de Pâques. Les doctrines devaient être définies en de strictes limites, ne fût-ce que pour permettre à l’homme de jouir des libertés fondamentales de l’homme. L’Église devait monter la garde, ne fût-ce que pour permettre au monde d’être insouciant. » (G. K. Chesterton, Orthodoxie)

                               Voilà quel est mon choix d’équilibre mondial, que je vous convie à rechercher dans toute votre vie.  C’est le courage de ceux qui veulent être saisis par la Vérité, par Celui qui est « le chemin, la vérité et la vie ». C’est encore l’intelligence de celui qui demande l’équilibre intérieur, autre nom donné à la paix de l’âme. Tout cela est possible, parce que le Christ, notre Pâque, est ressuscité !

Abbé Thomas Souville, fssp