Confiner la joie ?

 

Laetare…le dimanche de la Joie !

            N’est-il pas indécent, en ces jours déboussolés, de parler encore de la « joie » ? En ces temps d’épidémie durant lesquels nos frères meurent, se battent contre la maladie, exposent leur vie au service des personnes déjà contaminées…en ce temps de confinement qui a fait perdre à notre quotidien une partie de sa gaieté…en ce temps de séparation où nous n’avons plus la joie de donner ou de recevoir les sacrements, de prodiguer ou de goûter l’enseignement de l’Eglise, de nous rencontrer et d’échanger, tout simplement…Ne serait-il pas mieux, à l’instar de tout le reste, de « confiner la joie » : de l’emprisonner dans un coin de notre cœur, en attendant qu’elle puisse ressortir, lorsque nous aussi, nous ressortirons de nos quatre murs, de la taire en silence, en attendant de pouvoir lui redonner libre cours – lorsqu’à notre tour, nous serons libres de nous réunir de nouveau, de nous embrasser et de festoyer sur le parvis de la Madeleine, après une Grand-Messe magnifique, chantée en action de grâces ? Ne serait-ce pas plus raisonnable d’agir ainsi et de placer également la joie en confinement… ?

            Je ne saurais dire si cette option serait plus opportune…mais je sais, en revanche, que jamais l’Eglise n’a pensé ainsi ! Jamais, en effet, l’Eglise n’a cessé de célébrer le dimanche de Laetare. Même dans les plus tragiques épidémies, durant les guerres les plus sanglantes, au temps des persécutions les plus barbares, jamais l’Eglise n’a ôté de son calendrier liturgique le dimanche de Laetare ; jamais, elle n’a cessé de proclamer : « Réjouis-toi, Jérusalem ! » ; jamais, elle n’a cessé de nous encourager à goûter et à vivre de la Joie ! Pourquoi ? Parce que la Joie qu’annonce l’Eglise, ne se prend pas uniquement au thermomètre des événements de l’histoire ; elle n’apparaît pas seulement aux temps de prospérité pour disparaître dans les moments de peine et d’épreuve. La Joie de l’Eglise, la joie chrétienne est plus profonde – ou plus haute – que cela ! Elle ne naît pas de la conjoncture favorable mais trouve sa source dans le Cœur du Christ ressuscité. La joie chrétienne est le chant de victoire du Seigneur – le « vivat ! » lancé au Ressuscité lorsqu’il sort du tombeau – vainqueur du mal, de la mort et du péché qui n’auront pas le dernier mot dans l’histoire des hommes.

            Cette conviction est facile à entendre, facile à vivre lorsque tout va bien, lorsque le soleil brille sur notre quotidien ; elle est bien plus ardue à tenir lorsque nous sommes plongés dans les ténèbres, les difficultés et les souffrances. Pourtant, c’est elle, précisément, qui nous permet d’avancer ; c’est elle, la lumière qui luit dans notre nuit. Le Christ Sauveur est vainqueur et nulle force ne pourra détourner de nous son amour ; nul ennemi ne pourra nous priver de la Vie qu’il offre à ceux qui, les mains ouvertes, désirent de tout cœur la recevoir, en amis, en disciples, en mendiants de la miséricorde. Voilà l’essence de notre Joie chrétienne : « qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? La détresse ? L’angoisse ? La persécution ? La faim ? Le dénuement ? Le danger ? Le glaive ? En effet, il est écrit : C’est pour Toi qu’on nous massacre sans arrêt, qu’on nous traite en brebis d’abattoir. Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à Celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. (Rm, 8, 35-39).

            Si le chrétien est dans la Joie, ce n’est pas qu’il soit plus malin ou plus courageux que les autres…c’est parce qu’il a en lui un ressort qui ne cassera jamais, même lorsque toute la machine se disloque : l’Amour de Dieu ; c’est parce qu’il a en lui une bouffée d’air pur qui ne s’épuisera jamais, même sous la vague la plus meurtrière : l’Amour de Dieu. La vie du Christ ressuscité est comme l’écho dans son humanité de la Vie surabondante de Dieu. Cette Vie, nous l’avons reçue à notre baptême, elle irrigue notre âme en état de grâce, elle parcourt toute notre existence d’enfant de Dieu. Elle nous assure de la présence de Dieu au milieu de ce monde ; elle nous promet le bonheur de Dieu dans l’éternité. Voilà ce qui fait notre joie.

            Les circonstances présentes étant déjà très compétentes dans ce domaine, je ne vous exhorterai pas à un effort supplémentaire… j’aimerais toutefois vous livrer le secret qui donnera à tout ce que nous faisons, en ce temps d’épreuve, un élan et une lumière qui ne sont pas de la terre mais de Dieu : « L’acte de foi du bon larron plonge Saint Augustin dans l’admiration et dans la stupeur. Et il l’interroge : « Comment as-tu fait pour reconnaître la divinité du Messie, au moment où les ennemis du Christ triomphaient bruyamment, et où les apôtres eux-mêmes étaient devenus incapables de le reconnaître à travers son visage d’agonie ? Les uns et les autres avaient pourtant étudié les Ecritures, et ils ne voyaient pas que les Ecritures s’accomplissaient… Comment as-tu fait pour le comprendre ? Avais-tu, entre deux brigandages, pris le temps d’étudier ces Livres que les spécialistes n’avaient pas su lire ? » Il prête alors au bon larron cette réponse admirable : « Non, je n’avais pas étudié les Ecritures, non, je n’avais pas médité les prophéties. Mais Jésus m’a regardé… et dans son regard, j’ai tout compris ! » […] Aimer, ce n’est pas d’abord être héroïque dans le désintéressement : au contraire, cette perfection ne vient qu’à la fin. Aimer, c’est d’abord être attiré, séduit, captivé.[1] Attiré, séduit, captivé par le regard du Fils de Dieu. Telle est notre joie.

[1]RP M.-D. Molinié : Le Courage d’avoir peur. Première variation.